• Un entretien avec Serge Latouche, publié dans Libération [réalisé par Pascal Canfin (Alternatives économiques) et Laure Noualhat]

    A la place du ministre de l’Ecologie, quelles politiques mettriez-vous en place ?
    Le rôle de l’intellectuel n’est pas de définir des politiques, mais de lancer des idées. Ce qui frappe dans les débats du Grenelle, c’est que le diagnostic de l’impasse dans laquelle nous sommes est partagé. Mais on n’analyse pas pourquoi nous allons droit dans le mur. Ce n’est pas la croissance le problème en soi - on ne peut pas être contre la croissance de la qualité de l’air, de l’eau, des espaces verts, de la facilité des transports… - mais le fait que nous vivons dans une société qui a pour seul objectif la croissance pour la croissance. Il faut décoloniser l’imaginaire, pas seulement trouver des mesurettes pour faire en sorte de prolonger la croissance.

    S’il en sortait un moratoire sur les autoroutes et les OGM ou un contrôle des publicités, le Grenelle serait-il un succès ?
    Absolument. J’ai lu la plate-forme de coordination des ONG, et je m’y retrouve. Mais je doute que ce programme soit accepté. Comment peut-il être compatible avec la volonté de réaliser un taux de croissance de 3 % par an ? Il y a une vraie contradiction entre, par exemple, le moratoire sur les autoroutes et les projets européens - de grosses infrastructures de transport : autoroutes, tunnels, TGV…

    Vous évoquez la décolonisation de l’imaginaire… Comment se dépollue-t-on la tête ?
    Ce n’est pas en disant aux gens «travaillez plus pour gagner plus» mais plutôt «travaillez moins pour vivre mieux». Il faut ralentir le rythme, la production, la consommation et prendre le temps. De vivre. C’est délirant de proposer à des gens stressés, malades de leur travail, de faire toujours plus. La décolonisation de l’imaginaire consiste à changer les fondamentaux sur lesquels repose notre société de croissance. A bousculer ce qui prend racine dans la grande mutation qu’a connue l’Occident entre le XVIe et le XVIIIe siècle et que certains appellent la mise sur orbite du mode de production capitaliste.

    Comment construire un consensus social démocratique pour aller vers une société de décroissance ?

    Le consensus ne va pas tomber du ciel, nous sommes toxico-dépendants de la croissance et de la société de consommation. Or, dans une dépendance, il y a deux acteurs : les drogueurs et les drogués. Les premiers sont les plus gros pollueurs de la planète : Monsanto, Novartis, Total, Areva, Nestlé, etc. Et les drogués, ce sont nous. Nous sommes plus enclins à fréquenter notre dealer pour avoir notre dose quotidienne plutôt que d’entreprendre une cure de désintoxication. Avec la crise écologique, il y a urgence. Il ne faut pas changer uniquement à cause de l’urgence, mais comprendre que nous vivrions mieux autrement. Déjà, dans les années 70, des théoriciens tels Ivan Illitch ou André Gorz nous y invitaient. Ils ont prêché dans le désert mais ils avaient raison. Leur message était inaudible car la catastrophe semblait si lointaine…

    La croissance verte serait-elle la drogue de substitution pour la désintoxication ?
    On ne peut pas atterrir en douceur. Il faut un choc salutaire. Le coup de l’autre croissance, on nous l’a déjà fait. ­Depuis les débuts de l’ère industrielle, ça a pris toutes sortes de formes : l’opposition croissance-développement, un autre développement, une autre croissance. En 1972, le président de la Commission européenne disait «il faut entrer dans une croissance négative». Le collège des commissaires s’est accordé sur une «autre» croissance. C’était il y a trente ans.
    C’est une thérapie de choc, une désintoxication sans produit de substitution. Pas très mobilisateur…
    L’objectif est un changement radical : la remise en question de la base imaginaire de l’Occident qui consiste à croire que l’homme est maître et dominateur de la nature. Ce que les Grecs appelaient lubris , la démesure, est incorporé dans notre système. Pour passer de la société actuelle à une démocratie écologique, une société autonome, éco-compatible, soutenable, on doit imaginer des transitions. Mais il ne s’agit pas de rendre compatible ce qui ne l’est pas, comme le fait le Grenelle, à savoir le développement et la survie de la biosphère.



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  • Certains les haïssent, d'autres s'en moquent, la plupart les ignorent. Les adeptes de la "décroissance", eux, en rient. Leur mode de vie, c'est le vélo, la nourriture bio et la cuisine sans frigo. Un quotidien frugal, mais heureux, disent-ils : pour préserver l'environnement. Pour les "décroissants", la société telle qu'elle fonctionne n'a pas d'avenir. Le réchauffement climatique, l'épuisement des ressources pétrolières en sont les symptômes. La faute au capitalisme et à son idéologie de la croissance, estiment-ils. Pour en sortir, une solution : le retour aux sources. Dans le monde idéal des décroissants, toute l'économie devrait être "relocalisée". La mondialisation des échanges n'a plus lieu d'être, on vit à l'échelle de l'"éco-région". La consommation de tomates d'Espagne ou de lave-vaisselle polonais est interdite. On achète près de chez soi des biens produits près de chez soi. On se débarrasse de sa voiture, on jette sa télévision et on chauffe à 18 °C. On travaille, enfin, si possible, près de son domicile, on évite de prendre l'avion et, pour les vacances, c'est toute la famille en TER. La théorie de la décroissance, en France, doit son essor à l'activisme, depuis 2001, des fondateurs du mouvement Casseurs de pub : Bruno Clémentin et Vincent Cheynet. Aujourd'hui, aucune statistique ne recense le nombre de sympathisants du mouvement. Mais une dizaine d'intellectuels promeuvent régulièrement leurs idées. Parmi eux : l'ancien journaliste Jean-Paul Besset, coordinateur de Pour un pacte écologique de Nicolas Hulot, et le peintre et écrivain Jean-Claude Besson-Girard. Il existe aussi un mensuel - La Décroissance - et une revue pluriannuelle : Entropia. Les décroissants manquent cependant de relais politiques. En 2002, un militant, Pierre Rabhi, avait tenté d'être candidat à l'élection présidentielle, mais il n'avait pas obtenu les 500 parrainages nécessaires. Au mois d'avril, les décroissants ont également tenté de créer un Parti pour la décroissance (PPLD). Il est mort-né. Aujourd'hui, seul le député Vert Yves Cochet se fait régulièrement le porte-parole des thèses du mouvement. C'est que les décroissants, radicaux comme modérés, ont un ennemi de taille : le développement durable. "Une imposture", selon Serge Latouche, professeur à l'université Paris-Sud (Orsay) et l'un des rares promoteurs universitaires du mouvement. "Sous les habits neufs du développement, on retrouve la croissance dans toute sa nudité", explique-t-il dans Le Pari de la décroissance (Fayard, 2006). La multiplication d'appareils économiseurs d'énergie, l'essor des biocarburants ou l'amélioration des TGV sont, pour lui, de dangereux miroirs aux alouettes. La faute à un effet "rebond" qui, paradoxalement, inciterait à acheter plus, à rouler plus et à voyager plus. Cette radicalité nuit au mouvement. Certaines thèses, comme la limitation des naissances ou le retour à la spiritualité, également développées par quelques décroissants, séduisent des milieux très réactionnaires. Jean Jacob, auteur de L'Antimondialisation (Berg International, 2006), a ainsi enquêté sur les liens qu'entretiennent certains décroissants avec des mouvements d'extrême droite. "Nous souffrons d'une extrême faiblesse théorique qui nous empêche encore de penser le monde globalement", remarquait récemment Paul Ariès, l'un des théoriciens, plutôt modéré, de la décroissance. Elise Vincent Article paru dans l'édition du 02.12.06 http://www.lemonde.fr/

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